Antoine Audouard

ven. 24 juillet 2015 Pour savoir ce qui compte réellement, il faut cultiver le silence en soi.Maurice Maeterlinck.



Blog de Antoine Audouard

DEGAGISME ET BARRAGISME...

... LES DEUX MAMMELLES DE LA DEMOCRATIE

 

Passé le soulagement vague que le duel du 2e tour de la présidentielle ne soit pas l'un de ceux que l'on peut pouvait craindre surgissent quelques amusements : que dans la continuité historique de ses meurtrières batailles internes, l'extrême gauche française n'arrive pas à se mettre d'accord sur une candidature unique susceptible de rassembler le score vertigineux de 2 % ; que MM. Cheminade et Lassalle aient pu prolonger, malgré les obstacles institutionnels, la glorieuse tradition du candidat impossible inaugurée en 1965 (Je vous parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître) par l'inoubliable et larmoyant M. Barbu (« Barbu n'est pas un traître ! »).

Puis on en vient à s'interroger sur deux grand « gismes » dominants de la vie politique locale.
Le « dégagisme », nous assure-on, a été l'une des arques de cette campagne : à voir sur les étranges lucarnes les visages des gagnants et perdants de tous les camps, on peut s'interroger. Dégageront-ils, ces infatigables partouzeurs des plateaux, sarkozystes contrits, hollandistes honteux, les Copé, les Dray, les Bayrou, les Le Guen ? Et en 2022 reverrons-nous M. Mélenchon, lui-même venu se réinventer en hologramme de l'insoumis vainqueur ?

Puis vient le « barragisme ». Né il y a quinze ans avec la qualification de M. Le Pen pour le 2e tour (non, Marine, tu n'es pas la première !), celui-ci tend à devenir le grand facteur unificateur des partis de gouvernement traditionnels : que l'on soit de droite ou de gauche, on veut « faire barrage ». L'image de MM. Fillon, Hamon, Juppé d'un côté, de l'autre Mmes Pécresse, El Khomri, Vallaud-Belkacem, tous enlacés sur une place publique pour faire rempart de leur corps aux hordes lepénistes a quelque chose de terrifiant et grotesque qui pourrait donner envie de s'abstenir. Depuis quinze ans que ces résistants courageux font barrage, le Front National a connu une ascension irrésistible, passant de groupuscule d'extrême droite à alternative de gouvernement crédible, le tout malgré le barragisme démocratique intense qui l'attend à chaque coin de rue - et je m'en voudrais de ne pas mentionner les groupes de militants qui vocifèrent et cassent à toutes les occasions pour nous persuader que le fascisme ne passera pas.

Ayant voté pour M. Macron au premier tour, non par résignation mais parce qu'une certaine modération de tempérament sur nos terres furieuses me paraît bienvenue, il semble raisonnable de penser que je m'exécuterai à nouveau dans deux semaines, espérant seulement ne pas avoir entre-temps les oreilles cassées par la clameur barragiste et rêvant, sans trop y croire, que cet Amiénois supporter de l'O.M. réussisse à préparer un gouvernement point trop entravé par les guerriers dégagistes.

 

TOUS VICTIMES, TOUS REBELLES !

La rhétorique révolutionnaire a gagné peu à peu le centre de l'espace public.

Souvenons-nous : l'opprimé prend conscience de sa condition qui justifie sa rébellion. Les masses d'abord ignorantes puis sceptiques le suivent et le peuple triomphe enfin. Cette tactique a réussi à M. Trump, milliardaire « victime » des médias ultra-libéraux (une insulte là-bas aussi, mais pas dans le même sens) et des politiciens de Washington terrifiés par son audace tweetante.

La majorité de nos candidats ont adopté cette posture : victimes du système, même si celui-ci les a nourris depuis longtemps (et les nourrit encore), ils se rebellent contre lui et entendent faire table rase. M. Sarkozy prônait la rupture, M. Hollande le changement, mais au moins à l'époque de leur ascension ne tentaient-ils pas de nous faire croire que des forces mystérieuses s'exerçaient contre eux. M. Sarkozy a caressé le rêve de construire sa reconquête du pouvoir sur le mythe de cet acharnement - au moins s'est-il interrompu en route, comme M. Hollande, que son impopularité croissante a dispensé de débusquer un complot.

Sans procéder à un catalogue, observons nos candidats: fonctionnaires, syndiqués protégés, élus, fortunés par héritage ou sens des affaires, ils se présentent presque tous comme des victimes.  On refuse la télévision aux « petits » ; M. Dupont-Aignan est tellement obsédé à l'idée de s'en plaindre, qu'il refuse de détailler son programme sur TF1 et tente un « messieurs les censeurs, bonsoir ! ».  Victime aussi de persécution judiciaire, Mme Le Pen (dont l'assiduité au Parlement européen qui la paie mériterait à tout autre salarié un licenciement pour faute grave), victime, la même qui dénonce la bureaucratie bruxello-strasbourgeoise et fait payer des militants sur son budget. Victime M. Fillon, non de ses amis peu fréquentables ou de ses mauvaises habitudes de gestion personnelle, mais des pratiques abjectes d'un cabinet noir ; victime aussi M. Hamon,  des « trahisons » de ses camarades socialistes. Au nom du peuple, tous résistent, refusent de se laisser intimider et se battront jusqu'au bout.

M. Mélenchon, insoumis professionnel et qui veut détruire le « système », n'essaie pas, au moins, de se présenter en victime. Le modeste appartement d'une centaine de mètres carrés  qu'il a acquis grâce à l'argent du contribuable et décoré, déclare-t-il,  "avec un goût exquis", a pris ces dernières années assez de valeur pour le placer dans les premiers patrimoines des candidats. Tant qu'un complot ne se développe pas contre lui, il n'a aucune chance d'être élu. Sa VIe République attendra d'autres hérauts.

M. Hamon, ex-chef frondeur, et n'étant une victime que de ses pairs, aura du mal sur ce terrain bien qu'il ne soit le modeste propriétaire que d'une Opel Corsa 2006.

M. Macron, « privilégié » d'origine modeste et qui s'est élevé dans la société à force de travail et d'intelligence, n'a pas, jusqu'ici tenté de montrer sa place dans l'invincible camp des victimes. Du moins lui aussi est-il « anti-système » avec modération. Cela lui suffira-t-il pour être élu ? A suivre?

Le temps Vermeer

  Pour obtenir le droit de déambuler le long des  toiles de Vermeer réunies dans l'exposition du  Louvre, il faut se préparer en sortant du métro à y  ré-entrer aussitôt.

 Non seulement l'accès est pire qu'un changement à  Chatelet, mais une fois qu'on a passé l'entrée,  regarder tranquillement une toile est plus qu'un  luxe - une lutte où l'on prend des coups de coude,  des coups d'épaule, des coups de pied. Pour tout  autre on se découragerait peut-être. Mais s'il reste    étrange qu'un art si rare et si intime doive être  admiré au coeur d'une cohue accrochée à son  audioguide, l'effort de s'en extraire vaut mille fois  la peine.

 Observer n'importe quelle toile de Vermeer, c'est se  plonger dans la contemplation d'un être  passionnément et patiemment désiré, et dont l'on  sait qu'il nous échappera.

 Chaque détail de chaque toile, chaque objet, chaque  forme, chaque couleur est chargé d'un érotisme  aussi subtil et enivrant que celui qui nous  enflamme face à chaque parcelle de la peau de l'être aimé.

Tout cela s'inscrit dans le temps, car chaque scène nous donne à voir non tant ce qui est, que ce qui fut ou sera; nous voici projeté dans la douleur délicieuse de l'attente ou du regret. La réunion musicale ou amoureuse que l'on devine a-t-elle eu lieu, adviendra-t-elle ? La lettre interrompue le restera-t-elle à jamais ? Impossible à savoir en suivant ce seul rayon de soleil ou de nuit, derrière ce rideau à peine soulevé, cette porte destinée à demeurer fermée à nos yeux. Face à Vermeer nous sommes des voyeurs qui ne voyons rien - à notre désir, tout est dérobé aussitôt esquissé et c'est en vain que nous résistons à la  foule pour nous gorger des bleus, des jaunes, des drapés, des figures découpées par la lumière oblique? Rien de plus ne sera dit- nous voici chassés du mystère, encore tout éblouis de n'en avoir rien élucidé.

" UNE GRANDE ET GLORIEUSE JOURNEE "

Dans la recherche frénétique des anticipations du Trumpland qui s'annonce, on est allé chercher dans 1984, le Meilleur des Mondes, voire des romans dystopiens plus obscurs. On peut commencer, comme me le rappelle mon ami le peintre Bruce Thurman, par méditer un court extrait du journaliste américain  Henry Louis Mencken.

H.L. Mencken n'était certainement pas un gauchiste, ni même un «libéral» au sens américain du terme, qui comprend tout ce qui est vaguement vers la gauche. Conservateur, hostile à Roosevelt et à son New Deal, il fut parfois accusé de racisme ou d'antisémitisme. Ses vues  générales semblent un pot-pourri pas très engageant de Gobineau et de Nietzsche. C'était toutefois un observateur fin et une plume aigue, dont les talents s'exerçaient sur la vie politique locale et nationale, celle du crime, et jusqu'à la critique littéraire. Comme il ne prenait pas pour Nostradamus, on ne peut pas affirmer qu'il avait Donald Trump en tête lorsque, le 27 juillet 1920, il a écrit les lignes suivantes dans le Baltimore Sun : « Au fil du perfectionnement démocratique, le bureau du président est une représentation de plus en plus fidèle de l'âme du peuple. Lors d'une grande et glorieuse journée, les gens ordinaires de cette terre parviendront enfin au but désiré en leur coeur, et la Maison Blanche sera habitée par un imbécile absolu, un crétin totalement narcissique  (a downright fool, and a complete narcisistic moron). C'est du Tocqueville aux amphétamines et j'y repense à chaque annonce d'une déclaration ou d'une décision de M. MAGA (Make America Great Again). Contrairement à ce que j'ai entendu, il n'est pas Hitler - mais il n'est pas non plus cette marionnette prisonnière d'un système huilé  qui l'étouffe - il a une large marge de manoeuvre et il en profite dans un style qui aurait ravi Mencken s'il avait connu Twitter : nulle surprise ici, car sur le fond et la forme il se situe dans une prévisible et affolante continuité de sa campagne.

Trump voit sa propre installation à la présidence comme une des journées patriotiques américaines essentielles, comparable à celle de George Washington.  Il est utile de se souvenir qu'y voir « une grande et glorieuse journée », ce n'est pas nécessairement se laisser séduire par Trump - c'est faire écho à l'ironie d'un critique social pessimiste d'une terrifiante lucidité.

Dans quelques mois, ce sera à notre tour de livrer au monde le miroir de l'âme de notre peuple : ce que nous lisons et entendons nous rassure-t-il sur  la solidité de notre propre sagesse  démocratique? En rien, au contraire, car si l'intelligence n'est pas en cause chez celle qui a été la première à se réjouir de l'élection du magnat démagogue, les dangers qu'elle représente ne sont pas moindres. Quelle que soit l'issue de l'élection,  il est à craindre que notre âme sentimentale, colérique et divisée contre elle-même n' y trouve une occasion de plus d'exprimer ses humeurs virulentes et de troubler durablement une paix civile et sociale toujours fragile? quelles que soient les promesses des démagogues de tout poil, je ne vois pas les « pauvres gens » gagnants dans cette affaire.

 

EUX ET NOUS

M. Fillon nous abreuve de sa dignité, offensé par d'abjectes attaques dans un style nouveau (Jésus mis en croix) et curieusement familier : celui de son ami M. Sarkozy (« Comment osez-vous ! »), celui de tous les politiques qui, menant leurs vies si difficiles au service du peuple, jugent que c'est le minimum vital de tirer tout ce qu'ils peuvent des maigres avantages qu'ils se sont courageusement consentis ; se mêlent dans leur réaction indignée la mauvaise foi du sportif dopé (tel Lance Armstrong, il n'a jamais rien pris d'illégal, il s'agît sans aucun doute d'un complot dû à la jalousie, des preuves éclatantes vont bientôt être données) et la silencieuse solidarité d'une caste qui, tous partis confondus, vit sur la bête (nous) en s'affranchissant par avance de toutes les obligations auxquelles elle nous rappelle à intervalles réguliers que, citoyens, salariés, contribuables, nous sommes soumis. Maris élus (passons sur ceux qui s'affranchissent de tout ou partie des obligations liées à leur mandat), conjointes assistantes parlementaires (de leur mari ou d'un autre) - tout cela est un système qui génère abus et suspicions, sans doute injustifiées dans bien des cas. Si un candidat voulait bien nous expliquer à quelles nouvelles règles du jeu il compte se soumettre - et soumettre les élus nationaux, il est le bienvenu. Il est vrai que M. Sarkozy, puis M. Hollande, s'étaient, en des termes assez proches, engagés à des réformes ayant pour objet de rendre la république irréprochable - et que nous attendons toujours. Quel que soit l'heureux élu, il est à craindre que nous n'assistions encore longtemps à cette bouffonnerie de l'honnêteté bafouée («les yeux dans les yeux, je vous le dis») dans le grand show français du « eux et nous » : faites ce que je dis, pas ce que je fais.

Ô JERUSALEM

L'exposition consacrée par le MET à la Jérusalem médiévale ferme ses portes dans quelques jours.
Utilisant les ressources de nombre de musées israéliens en même temps que les moyens photo et vidéo modernes, l'expo valait la visite, malgré les foules qui s'y pressent, faisant un luxe sportif dangereux de s'attarder devant un manuscrit enluminé ou une étrange et belle image du prophète Mahomet arrivant au paradis.
Pour ceux qui l'oublieraient, en ces temps où les gouvernants israéliens veulent faire de la ville la capitale du Grand Israël, l'exposition a le grand mérite de rappeler à quel point elle fut le carrefour de tous les rêves d'au-delà des trois « religions du Livre ».
La promenade vaut même si son intitulé de « EVERY PEOPLE UNDER HEAVEN » (chaque peuple sous le paradis) a de quoi troubler tous ceux qui connaissent un peu les lieux - bien des documents et des témoins nous présentent une harmonie qu'on est loin d'y ressentir - et pas seulement à cause de la coexistence si peu pacifique en ces murs entre Juifs et Musulmans. Que de violences au fil des siècles pour posséder les clés de ce paradis ! Il en est peu de traces dans les salles bondées du MET, où tout est mis en scène pour un céleste concert divin.

Pour les nombreux visiteurs en kippa, ils ont dû ressentir de la déception car la ville qu'on nous montre est peu juive : le Times of Israël l'explique dans un commentaire critique empreint de modération : entre croisades et jihad, la communauté juive de Jérusalem s'est trouvée l'objet d'une forme de nettoyage ethnique ; comme dans la Syrie d'aujourd'hui, les « Monsieur Propre » de toutes obédience font tomber les pierres et brûlent les manuscrits avec la même facilité qu'ils font couler le sang?
Là où les curateurs avaient pris soin d'évacuer tout conflit, les hommes se sont chargés de nous rappeler aux évidences de leur folie : un traiteur juif et un palestinien ayant été choisis pour la soirée inaugurale, certains se sont émus de ce choix bigame scandaleux. La polémique s'est prolongée dans certains commentaires : sous le prétexte du financement en partie koweitien de l'expo, elle serait un exercice en négationnisme anti-chrétien et antisémite - un show  de propagande islamique, si ce n'est jihadiste.

Ô Jérusalem !

DES PIERRES ET DES HOMMES

 

J'avais 21 ans et dans le car menant de la triste ville industrielle de Homs à Palmyre, je lisais Anna Karénine. Mon voisin de voyage m'a poussé du coude : on arrivait. J'ai refermé mon livre, le coeur battant d'une imprécise attente tandis que les premiers temples de l'ancienne ville de la reine Zénobie allongeaient leurs gracieuses silhouettes vers le ciel  pur de nuages. Tout était sable et bleu. Au sommet d'une aride colline se découpait la masse moins élégante de l'ancien fort où, en 1940, mon grand-père avait été stationné durant la « drôle de guerre ».

Que voit-on passer entre les pierres reconstituées virtuellement de la merveilleuse exposition « Sites éternels » du Grand Palais ? quelques figures humaines, des statues effondrées, des fantômes.
L'émotion qui étreint le passant (on n'ose dire « le visiteur » tant ici les moyens techniques déployés nous donnent l'impression d'être témoins, et non consommateurs culturels ayant acheté notre billet pour l'entrée de 16h30) devant les paysages de Palmyre et de ces autres sites dont l'existence sera désormais essentiellement imaginaire, car leur beauté s'est éboulée non sous l'usure du temps mais sous les bombes, les pelles et les pics, les explosifs...
A quoi ça sert de s'y immerger, pour dix minutes ou pour une heure, à l'heure où les troupes d'Assad fils (un garçon qui a de la branche car il s'en prend à Alep avec la même subtilité destructrice que son père à la sublime Hama) détruisent et massacrent en toute tranquillité ?

On a voulu nous faire croire après le Bataclan, que prendre un verre à une terrasse, assister à un spectacle, étaient des actes de résistance civique. Dira-t-on que faire la queue (espérons-le assez longue) pour visiter ces « sites éternels » est une manifestation d'opposition, un cri de révolte contre ces destructions humaines et artistiques perpétrées par les  ennemis complémentaires du régime syrien et de Daech avec la complicité internationale?  Non ! Ce n'est que l'occasion d'une évocation personnelle sensorielle et puissante, celle d'une méditation poignante.

Que restera-t-il sur ces sites eux-mêmes, quand la guerre se retirera ? L'aurore balaiera-t-elle plus que des ruines ocre et blanches effondrées, émiettées ?  Ou bien sera-ce comme à Cluny, Sparte, Olympie, où le peu qui demeure évoque puissamment la grandeur de ce qui fut ? 

Il n'a fallu «que» trois mois de travail qu'on imagine intense et frénétique, à ma merveilleuse amie Sylvie Hubac, la toute nouvelle directrice de la Réunion des musées nationaux, pour mobiliser les talents, les documents et l'énergie nécessaires à monter ce projet proche de son coeur - car ces lieux furent des rêves de sa jeunesse - de la nôtre, car nos âges commençaient par 2 quand, ayant tout juste publié mon premier roman, équipé d'une machine à écrire portative, je rendis visite au Liban à une stagiaire d'ambassade éblouie de la beauté des lieux et découvrant la perpétuelle folie de leurs occupants. Sa sincérité et une forme de foi naïve ont survécu à la guerre ainsi qu'à l'expérience du service  de l'Etat, à  la répétition des espoirs et des déceptions.

Il ne fallait pas seulement des moyens financiers et technologiques pour réussir pareille exposition; sans un coeur plein d'ardeur tout cela eût échoué ou n'eût été qu'une sinistre reconstitution. - or ces pierres vibrent de vie et nous portent à penser aux hommes qui les édifièrent, à ceux qui y vécurent, ceux qui les admirèrent ou les relevèrent- comme à ceux qui y meurent. Notre ombre se mêle aux leurs, et, promeneurs au milieu de pierres imaginaires, nous contribuons en silence à faire vivre cette vie qui, n'étant plus, à travers  nous se prolonge et n'est pas tout à fait oubliée.

 

MON CHER ALBERT

Vu que ta petite nièce est une amie, j'ai débuté la lecture du livre qu'elle te consacre avec un peu de cette excitation mêlée d'inquiétude qui accompagne la découverte des oeuvres  de ceux que nous aimons.
Collectionneur de premières phrases, j'ai été emballé par la première : « J'aime depuis toujours un homme que je n'ai jamais connu. »
Cet homme, c'est toi - et la suite du récit est à la hauteur de cette première phrase décidée d'aventurière.
Mon cher Albert, ta vie a eu ses chapitres faciles du plaisir et de l'argent mais elle n'a jamais été simple - et si elle s'est achevée dans la tragédie collective d'Auschwitz, le grand mérite de ton écrivaine de petite nièce est d'avoir mis tout son talent de journaliste-enquêtrice, d'amoureuse et de styliste pour extraire ta figure - ta figure à toi, Albert, 1,63 m, voix de fausset, physique passe-partout de petit juif d'Algérie  qui se découvre homosexuel à une époque où l'on n'arbore pas sa « gay pride » sur un char - où, labellisé « inverti », on la dissimule comme une honte, une maladie, dont il faut tout faire pour guérir.
Ce que j'ai compris de toi, grâce à Brigitte, justifie pleinement l'adjectif de « magnifique » qui a été accolé à ton nom pour le titre - car magnifique tu l'es, jusque dans tes faiblesses, ton non-héroïsme , ton courage d'avoir tout fait pour non seulement essayer de vivre comme tu l'entendais - mais y réussir jusqu'à ce qu'un moche jour de 1943, la Gestapo ne fasse irruption dans le bel appartement de Nice que tu  partageais avec ton « père adoptif »-amant, et n'expédie ton destin rejoindre celui de millions d'autres  partis en fumée.
Ta BB a débuté son entreprise avec le projet avoué de retrouver qui avait pu te dénoncer et elle s'est donné un mal considérable pour y parvenir? je ne sais pas si tu as eu le temps de lire le livre, car je t'imagine très occupé - mais autant te dire tout de suite, sans trahir le suspense, que plus on avance dans la découverte de ta vie moins ça revêt d'importance - et ce qui compte est simplement le portrait de toi en ces temps étranges, si proches et si lointains. Elle cite Modiano et Camus, BB, modestement, timidement - mais elle les cite à bon droit, car elle fait de toi un cousin séfarade de l'inoubliable Dora Bruder - et je lui suis reconnaissant car sans sa patience, son amour mystérieux, son écriture heureuse et juste, ta vie serait restée une vie de « muet ». Quand tant de livres publiés, quoique décemment écrits, nous laissent avec le sentiment du « pourquoi pas mais à quoi bon ? », celui-ci nous touche secrètement, intimement, juifs ou non juifs, homosexuels ou pas, croyants ou non, êtres humains tâtonnant comme des « aveugles en plein jour » et qui avons, grâce à elle, trouvé en toi un magnifique ami.

Référence :

Brigitte Benkemoun : Albert le magnifique (parution aux éditions Stock le 7 septembre 2016)

 

RED SOX NATION

Pour reprendre et détourner la célèbre formule de Bill Shankly sur le foot, le baseball n'est pas une affaire de vie et de mort, non ! C'est beaucoup plus sérieux que ça.

ETRE UN ARTISTE HONORABLE

Je peux essayer de donner une sorte de définition personnelle.
L'artiste honorable est, selon moi, celui qui d'oeuvre en oeuvre suit son mouvement intérieur, nourri par les événements et émotions ordinaires de la vie, sans se laisser guider par d'autres considérations que celles de la justesse et du rythme de ce mouvement, comme l'envie de plaire, la peur de déplaire, le goût de choquer, celui d'épater ou l'appât du gain.
N'ayant aucun moyen de jauger son talent naturel, ni de savoir si son art est d'une qualité moyenne ou supérieure, le seul contrôle dont l'artiste dispose plus ou moins est son honorabilité - qui peut, si l'on cherche une analogie, correspondre à l'honnêteté de base de celui qui ne triche pas sur les balances dans les transactions sur les grains.
Les créateurs mus par des considérations commerciales peuvent être honorables, car il n'y a rien de mauvais en soi à vouloir tirer profit de ses dons, mais ce ne sont pas des artistes? N'est pas honorable celui qui, tout en prenant ce qu'il imagine être la pose de l'artiste, n'a en réalité en tête que le profit et le succès.
N'est pas artiste qui veut, mais qui l'est est amené par les aléas de la vie à jauger sa capacité naturelle d'honorabilité. Pour certains, la question ne se pose même pas. Ils sont, tel Obélix, « tombés dedans quand ils étaient petits » et ne peuvent pas plus s'en détourner qu'un pommier de donner des pommes ; pour les autres, ils en ont la capacité naturelle, car elle est donnée à chacun, et ils doivent, à la manière des sportifs et leur endurance, leur force ou leur adresse, la travailler, la mesurant notamment à l'aune des succès et insuccès qui jalonnent la vie d'un artiste.
Parmi les artistes honorables, certains donnent l'impression, postés au même endroit comme des crocodiles, de produire toujours plus ou moins la même oeuvre, les autres de bondir d'arbre en arbre à la manière des écureuils ou des singes. Ceux-ci ne sont pas moins artistes que ceux-là, mais parfois un effort d'attention est nécessaire pour les reconnaître et les identifier comme tels.
La distinction entre ces deux types d'artistes honorables peut se recouper avec la distinction classique établie par Isaiah Berlin pour les hommes d'Etat entre hérissons et renards, mais elle est d'un autre ordre. Il est possible que l'artiste écureuil/singe ait besoin d'un caractère de crocodile/hérisson pour survivre, tandis que l'artiste crocodile/hérisson doit être doté d'une attention de renard et d'une agilité de singe pour être en mesure d'alpaguer, dans ce qui passe à sa portée, la part susceptible de devenir la matière de son art?

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