Les Chroniques de Mlv

dim. 28 mai 2017 Rendez-vous le samedi 22 juillet, à Saint-Pierre Quiberon, pour le Quai des écrivains !



Un mercredi avec... Marie Diaz !

11/09/2013

En juin dernier, j'ai rencontré Marie Diaz lors du Salon du Livre de Vannes. Elle a gentiment accepté de poursuivre notre sympathique conversation par le biais d'une interview. Je vous propose donc d'aller à sa rencontre, pour découvrir  son parcours,  ses projets, mais aussi, la genèse de son album "La Reine des Glaces"...

 

 

Les Chroniques de Mlv  : Bonjour Marie, pouvez-vous nous expliquer votre parcours ?

 

Marie Diaz :  Bonjour ! Pour résumer je dirais que je suis essentiellement une rêveuse qui a eu la chance de rencontrer les histoires très tôt... J’avais, et j’ai toujours, beaucoup de mal avec le monde dit ‘réel’, dans lequel on veut enfermer les gens comme des poissons rouges dans un bocal.

 

Les livres étaient  très présents dans ma famille ; mes parents lisaient pour nous tous les jours et nous apprenaient la curiosité et l’émerveillement devant le monde naturel. Ils nous ont laissé jouer en paix et nous ont toujours encouragés à développer notre créativité. Je me suis rendu compte très vite que c’était une chance rare.

 

Mon orientation en a découlé, même si je ne le voyais pas comme ça sur le moment, car les choix n’ont pas été faciles. Je voulais par-dessus tout inventer des histoires, écrire et dessiner, mais j’arrivais rarement au bout de ce que je commençais enfant. A l’adolescence, après une interruption, je suis revenue au dessin par le biais du portrait, un sujet d’observation passionnant.  Je ne rêvais même pas de devenir auteur à l’époque, j’espérais juste sortir vivante du carcan du collège-lycée et j’espérais que le monde du dehors ne ressemblerait pas à ce que l'on nous en faisait voir ! Dans mon lycée il n’y avait pas de filière artistique, mais un prof de dessin m’a parlé de l’école Emile Cohl  à Lyon, une école d’art spécialisée en illustration, bande dessinée et animation ; je me suis rendu compte alors que ce que je voulais faire par-dessus tout c’était des albums jeunesse ( Ou plutôt, des contes qui puissent s’adresser à tout le monde, mais je ne me le formulais pas vraiment comme ça à ce moment-là).

 

J’ai passé un bac littéraire et j’ai fait 3 ans d’études à Emile Cohl  ; des années intenses, exigeantes et riches en découvertes artistiques et humaines. J’étais très angoissée de ne pas ‘y arriver’, et de la sortie où il faudrait aller se présenter devant les éditeurs… J’ai découvert l’infinie variété de styles, d’inspirations, de personnalités qui faisaient la richesse des univers graphiques de mes camarades.

 

C’est là que j’ai compris la nécessité de développer ce qui fait la particularité de chacun, plutôt que chercher à copier les autres.

 

 

LC de Mlv : Quelles sont vos sources d'inspirations ?  Comment travaillez-vous vos créations au quotidien (Rythme de travail, lieux, matériels utilisés) ?

 

M. D. Tout peut être source d’inspiration : une fenêtre allumée, un visage dans la rue, une façade bancale, un arbre ami, la musique sous toutes ses formes, les histoires, le souffle du vent, marcher pieds nus dans le trèfle, rire, échanger avec d’autres, créer avec des enfants…

 

Mon rythme de travail varie énormément selon le chantier en cours ! En gros je travaille en journée de 9h à 19h, avec des pauses. En cas de vague d’inspiration ou de grosse urgence je peux travailler tard  le soir mais le but pour moi est de gérer l’énergie sur la durée, il faut donc ménager la monture…

 

Les périodes non-productives en apparence sont également essentielles ; il faut ressourcer l’imaginaire et se dépolluer régulièrement des jugements négatifs qu’on porte sur son propre travail !

 

Il y a une grosse différence entre le travail d’illustratrice, où je réponds généralement à une commande avec un délai fixé par l’éditeur, et celui d’auteur où je propose des projets personnels, que personne n’attend en général. Il y a aussi les rencontres que je fais dans les classes de primaire et collège, et les créations d’histoires illustrées.

 

Du coup l’écriture d’une histoire peut s’étaler sur des années parce qu’elle est interrompue par des salons du livre, des animations, d’autres projets, etc.

 

Globalement j’ai un processus de création très lent. Je ne veux pas lâcher une histoire avant de la sentir vraiment mûre, et je sollicite de plus en plus d’avis extérieurs en cours de création : je conte mes histoires dans les classes, j’envoie mes manuscrits à des proches et des professionnels du livre (libraires, bibliothécaires, enseignants) volontaires pour me faire un retour.

 

Lorsque plusieurs personnes ‘bloquent’ sur un même passage, une expression ou un mot, je sais que je dois retravailler le texte. Il ne s’agit pas de se laisser influencer de trop ou de gommer sa singularité, mais de sortir d’un prisme de vision trop étroit et prendre du recul par rapport à sa création.

 

Une œuvre est destinée à être mise dans le monde ; on ne peut pas plaire à tous, mais c’est important de vérifier que d’autres peuvent entrer dans votre création, que vous n’êtes pas juste en train de vous faire plaisir tout seul… Cela oblige à une certaine souplesse d’esprit et un détachement émotionnel, un bon apprentissage même si c’est parfois douloureux !

 

 

LC de Mlv : Pour "La Reine des Glaces", vous êtes passée de l'illustratrice à la conteuse. D'après vous, quelle est la force d'un conte ? 

 

 M.D. : En réalité j’étais auteur dès mon premier album illustré en 1998, Flanagan et la Baleine, suivi en 2000 du Grand Départ de Flanagan, ainsi que le projet d’un ami que j’avais mis en mots pour lui : La Grande Récolte des Potirouillons (malheureusement pas assez travaillé à mon goût).

 

Ensuite les textes que j’ai proposés n’ont pas abouti, principalement parce qu’ils n’étaient pas assez travaillés, et sans doute aussi parce qu’ils ne rentraient pas dans les cases des éditeurs pour des albums jeunesse.

 

A l’école de dessin j’ai été la seule pendant l’année de diplôme à commencer par écrire une nouvelle de 30 pages pour mon scénario de BD… Qu’aucun prof n’a lu !! Je crois qu’au fond je me suis toujours sentie plus auteur qu’illustratrice, même si la distinction est artificielle, car l’illustrateur est complètement co-auteur d’une histoire.

 

Le mot ‘auteur’ ou, encore pire, ‘écrivain’ est difficile à assumer lorsqu’on n’a pas fait d’études spécifiques, qui d’ailleurs n’existent pas en France, contrairement aux pays anglo-saxons… J’ai mis du temps à l’ajouter sur ma carte de visite.

 

Pour parler de l’importance du conte il me faudrait un recueil entier, je vais donc me contenter de dire : c’est de l’huile essentielle d’âme humaine !! Toutes nos angoisses les plus profondes, tous nos processus intérieurs personnels et collectifs sont décrits avec précision dans les contes, qui tracent une carte précieuse de la psyché, dans un langage parent du rêve.

 

Pour moi les contes sont les meilleurs guides de survie qu’on puisse trouver ; c’est aussi la meilleure école en terme de structure narrative, y compris pour les scénaristes de cinéma ou de télévision.

 

Tous les êtres humains sont des conteurs-nés : toutes nos perceptions de nous-mêmes, de notre relation aux autres et au monde ne sont au fond que des récits en perpétuelle évolution.

 

Je suis plus à l’aise avec les mots qu’avec le dessin pour exprimer ce que j’ai dans la tête, ou peut-être suis-je simplement plus entraînée - même si je reste passionnée par l’image. La langue du conte est celle qui me vient le plus spontanément quand j’écris ; je ne sais pas pourquoi : c’est un constat. Les contes me visitent et demandent à être racontés avec insistance ; même si c’est un chemin long, progressif et qui nécessite une certaine humilité !

 

La grande difficulté au fond est de se faire confiance dans l’aventure créative, quel que soit le médium employé, et de tenir son cap à travers les doutes et découragements qui font partie intégrante du chemin.

 

LC de Mlv : Cet album est librement inspiré de "La Reine des Neiges" de H.C. Andersen. Pourquoi avoir choisi de vous réapproprier ce conte ? Et surtout, comment effectuer cette démarche en respectant l'auteur initial ? 

 

M. D. : Le projet Reine des Glaces n’était pas une commande ; il a surgi d’une nécessité intérieure impérieuse, à un moment difficile de ma vie : je n’avais plus de travail en dessin, et je faisais des ateliers avec des jeunes en situation scolaire et sociale complexes. Cette histoire est venue me revisiter depuis l’enfance  où la lecture d’Andersen m’avait beaucoup marquée. Je voulais la partager avec les élèves.

 

En relisant l’original (écrit en 1845), je me suis rendu compte de sa difficulté pour des élèves qui lisent peu : le style d’Andersen est très littéraire et le conte est particulièrement long et embrouillé, bien que les images fleurissent en abondance.

 

Ma relecture différait aussi du souvenir gardé : je trouvais Gerda trop lacrymale, alors qu’elle accomplit un acte d’immense bravoure pour aller sauver son ami Kay égaré dans le vaste monde… L’aspect lourdement moralisateur et certaines images me gênaient, comme le palais plein de dorures, princes, princesses et carrosse. J’avais envie de chevauchées plus épiques, dignes de la rudesse des paysages et de la mythologie nordiques…

 

J’ai eu l’impulsion de retravailler l’histoire à ma façon, mais en gardant toujours à l’esprit l’hommage à Andersen et ma lecture émerveillée de gamine. A la réflexion, cela a été en effet mon premier acte posé en tant que ‘conteuse’. J’ai énormément travaillé le son et la scansion des phrases. C’était juste avant que j’ose franchir le pas vers l’oralité proprement dite…

 

LC de Mlv : Cette expérience vous-a-elle donné envie de récidiver avec d'autres contes ?

 

M. D. : Oui ! L’expérience a été extrêmement fertile ; je me suis posée un nombre infini de questions sur ce que j’avais le droit de m’accorder comme changements. Ce sont en fait les questions de tout conteur, et il n’y a jamais de réponse définitive, c’est toujours affaire d’éthique personnelle, de sensibilité, d’air du temps et de ce qu’on vit sur le moment...

 

J’ai travaillé ce texte pendant des mois, et il s’est passé 2 ans entre la 1ère version et celle validée avec mon éditrice, au cours desquels j’ai fait beaucoup de dégraissage, car les textes longs passent difficilement en album, et ce temps m’était nécessaire pour me défaire des redondances. Le fait que mon adaptation soit éditée dans la forme que j’avais souhaitée a été miraculeux en soi. Je réécrirais sans doute l’histoire différemment aujourd’hui, mais je reste très fière de l’avoir accompagnée à ma façon.

 

Après la Reine, j’ai fait énormément de recherches sur un conte canadien qu’on m’avait demandé d’illustrer il y a longtemps chez PEMF, le Voleur de Saisons ; je trouvais l’écriture un peu bancale et je voulais le réécrire car le fond symbolique m’intéressait. Je suis passionnée depuis l’enfance par les cultures amérindiennes.

 

J’ai donc fait de longues recherches autour du peuple Mi’kmaq (ou Micmac) du Canada, le seul indice sur la provenance du conte étant le nom du sorcier, Mik Maq. C’est au cours de ces lectures que je suis tombée sur l’Invisible (parfois nommé : la Cendrillon micmac, Oochigueas, Burnt-Skin Girl, etc.).

 

J’ai recueilli un maximum de versions en anglais et français et me suis attelée à ma propre vision… Le travail a été long, car je voulais rendre un hommage respectueux à une culture et éviter autant que possible les projections ethnocentriques. J’ai ensuite travaillé ce conte à l’oral en stage avec ma marraine conteuse, Fiona Mac Leod, et l’ai beaucoup testé en classe avant de le livrer aux éditeurs. Belin a répondu oui presque immédiatement.

 

Au cours des finitions j’ai aussi fait appel à l’expertise d’une anthropologue canadienne, spécialiste du peuple Mi’kmaq, le Dr. Ruth Whitehead. Bien qu’en retraite, elle a accepté avec une grande générosité de relire mon texte que j’avais traduit en anglais, et de le corriger point par point au téléphone ! C’était une rencontre fantastique. J’espère à présent que ma version en anglais trouve un éditeur et pouvoir aller au Canada partager cette histoire avec sa culture d’origine.

 

LC de Mlv : Miss Clara a créé de magnifiques illustrations pour "La Reine des Glaces". Comment cette collaboration est-elle née ?  De quelle façon avez-vous travaillé sur cet album ?

 

M. D. : Au départ j’espérais illustrer la Reine moi-même. Brigitte Leblanc, mon éditrice, était séduite par le texte mais n’accrochait pas vraiment à mon style d’illustration ; ceci étant posé, j’ai accepté l’idée de le confier à un autre et nous avons donc cherché ensemble des noms d’illustrateurs. J’ai d’abord pensé à François Place, dont j’admire beaucoup l’univers, mais il était occupé à l’écriture d’un roman et il avait bien assez à faire avec tous ses projets.

 

Ensuite m’est revenu en tête l’album de Peau d’Ane illustré par Miss Clara chez Magnard, et je me suis dit que ce serait formidable si elle acceptait ; je lui ai donc envoyé le manuscrit sans la connaître, et elle m’a répondu rapidement que le projet l’intéressait et qu’elle était passionnée par les contes. Elle avait fait peu d’albums à l’époque, venant du monde du graphisme.

 

J’ai eu la chance de rencontrer Miss Clara dans sa belle maison bordelaise, qui est un vrai théâtre à son travail de plasticienne. Elle m’a montré les poupées des personnages en cours de fabrication : Freya et la fille de Brigands, faites d’armatures couvertes de papier mâché et peintes à la gouache, un régal pour les yeux !

 

Je lui ai fourni des photos , musiques et films qui m’avaient inspirée dans l’écriture, mais elle a eu toute liberté d’interprétation : je tenais seulement à ce que Freya ait les cheveux roux.

 

 Ensuite le travail d’illustration et le maquettage se sont passés en allers-retours secrets entre Miss Clara et Gautier-Languereau, et j’ai découvert la phase finalisée sous forme de maquette numérique, peu de temps avant la parution.  De mon côté, je travaillais les corrections du texte avec Nathalie Marcus, qui m’a beaucoup aidée à épurer des point très précis.

 

Recevoir l’objet-livre a été l’étape finale, et un émerveillement !

 

Il correspondait exactement à l’envie que nous avions au départ avec les éditrices d’un livre ancien, précieux et froissé, que l’on pourrait retrouver dans un coffre au grenier. Cette cohérence entre forme et fond a été ressentie je crois par les lecteurs, qui nous ont fait des retours enthousiastes.

 

Le cadeau supplémentaire a été de recevoir un an plus tard  les traductions en castillan, catalan et basque, et les revues de presse espagnoles.  Le conte étant dédié à mes grands-mères, nées en Espagne, c’est comme si une boucle avait été mystérieusement bouclée …

 

 

LC de Mlv : Pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre (vos) projets en cours ?

 

M. D. : Je travaille depuis l’an dernier à l’écriture d’un roman pour adolescents sur les années collège, sur la suggestion d’un directeur de collection. L’écriture de roman était aussi un rêve ancien auquel je n’avais jamais osé m’attaquer, ne me sentant pas encore à la hauteur. Je lis beaucoup de romans pour ados ou jeunes adultes, qui sont actuellement d’une grande diversité de tons et de thèmes, nous avons beaucoup de chance de ce côté en France !

 

L’adolescence m’a laissé des souvenirs brûlants et chaotiques, que je ré-explore pas à pas ; une tranche d’âge passionnante en termes de métamorphoses, où l’on patauge comme on peut pour définir son identité, où se façonne l’adulte qu’on va devenir.

 

C’est aussi une période qui fait très peur aux adultes ; demandez autour de vous pour voir quel souvenir gardent les gens de leur passage au collège… ! La société actuelle, très anxiogène, fait de moins en moins de place aux jeunes. J’ai envie de poser toutes ces questions par le biais de l’humour - noir, évidemment !

 

J’ai aussi des contes qui se bousculent pour venir au jour, soit à l’oral soit à l’écrit, et j’ai bien du mal à faire du tri dans tout ça. Et puis des histoires écrites avec des classes, entre le conte et le roman, qui sont actuellement en lecture auprès d’éditeurs, et qui me tiennent très à cœur…

 

Les idées ne manquent pas, mais le chemin est long jusqu’à l’acceptation par un éditeur et la réalisation finale d’un livre, d’autant que le marché de l’édition jeunesse traverse de grandes mutations en ce moment.

 

LC de Mlv : Dans votre bibliothèque, quels livres pourrions-nous découvrir ?

 

M. D. : Je pense spontanément au roman qui m’a le plus marquée ces dernières années : La Horde du Contrevent, d’Alain Damasio. Ce livre est indescriptible et je ne veux surtout pas le paraphraser, courez le découvrir par vous-mêmes, si vous avez le goût de l’aventure en mots qui laissent des traces indélébiles sous la peau…

 

En jeunesse  j’ai été marquée par deux romans américains : Qui es-tu Alaska ? de John Green, et Hate List de Jennifer Brown, tous deux formidables. On peut retrouver mes coups de cœur et sources d’inspiration sur mon blog :

http://mariediazillustratrice.blogspot.fr/

Bienvenue chez Flanagan Tailleur de Rêves !


 

Je tiens à remercier une nouvelle fois  Marie Diaz pour son enthousiasme, ainsi que sa disponibilité, à nous faire partager son univers. Pour suivre son travail, je vous encourage à aller sur son site  !

 

Chronique sur La Reine des Glaces ICI

©  Les Chroniques de Mlv 11-09-13

 

 

 

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