Antoine Audouard

ven. 24 juillet 2015 Pour savoir ce qui compte réellement, il faut cultiver le silence en soi.Maurice Maeterlinck.



EXCUSES de tartuffes

 

Un homme n'ayant ni bras ni jambe se voit demander sa carte d'invalidité par un contrôleur de la SNCF ; des voyageurs témoins s'indignent : Philippe Croizon poste un tweet plus amusé qu'indigné et les réseaux sociaux s'enflamment. La SNCF présente ses excuses et l'on suppose que l'histoire s'arrête là. Quelque chose dans ces excuses mérite toutefois qu'on s'y attarde. La SNCF explique en effet qu'il était dans le rôle du contrôleur de vérifier si l'accompagnatrice de M. Croizon (sa maman) bénéficiait de la gratuité (invalidité à 100%) ou  seulement des 50% de réduction attribués aux accompagnants des invalides à 80%.

Il y a ici, pour commencer, un manque de bon sens affligeant de la part du contrôleur : qu'on me demande ma carte à moi, qui ai deux bras et deux jambes, même si je me déplace difficilement, c'est tout à fait normal - mais à un polyhandicapé en fauteuil roulant privé de ses quatre membres, faut-il être docteur en médecine pour conclure qu'il est invalide à 100% ? Révélateur aussi - surprise ! -  la SNCF craint plus ses syndicats que les associations de handicapés : critiquer ou sanctionner un contrôleur pour imbécillité aggravée, c'est prendre le risque de troubles sociaux : au lieu de considérer avec l'humour de M. Croizon que, sans doute, ce « monsieur  a  eu une mauvaise journée, peut-être il est fatigué »  le débat sera porté sur les cadences infernales, les horaires impossibles, la nature et les conditions de la mission des contrôleurs - et leurs primes.

J'ajoute qu'il y a plus d'une contradiction dans la politique de la SNCF vis-à-vis des handicapés : gratuité pour les 100% et leurs accompagnants, pas de réduction pour les 80% et 50% pour leurs accompagnants ; assistance efficace et gratuite en gare (mieux qu'en Allemagne où ce soin est laissé à des associations caritatives). En cas de grève et d'annulation de trains (j'ai pu le constater lors des grèves de 2016), nulle priorité pour les titulaires de la carte d'invalidité : les premières  places disponibles sur le premier train seront pour les plus rapides.

Les vraies excuses de la SNCF à M. Croizon (avec qui, dit-il, « en général ça se passe super bien ») ne seraient pas une sanction contre le malheureux qui suivait sans discernement  la procédure, mais une véritable réflexion sur sa politique d'ensemble vis à vis des handicapés : il risque de les attendre longtemps, car on n'est pas prêt de nous voir bloquer les voies et les gares : handicapés en fauteuils roulants, hémiplégiques mes frères et soeurs, tétraplégiques mes cousins/cousines?


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HAPPY BIRTHDAY TO ME !

J'ai publié mon premier roman il y a quarante ans. Je venais d'avoir 21 ans.
J'en avais écrit les premières phrases assis au bureau de mon père du rez-de-chaussée de la maison de famille d'Arles, rue Diderot, à deux pas des arènes.
Cela commençait ainsi : « L'université de Nanterre se vide vers le soir. »
Suivaient un peu moins de deux cents pages écrites en un mois dans une exaltation où l'ivresse amoureuse se mêlait à la pure fièvre des mots.
Le livre reçut quelques critiques chaleureuses, des recensions aimables au milieu desquelles se glissèrent quelques lignes méprisantes dans mon quotidien favori qui me blessèrent plus que ne m'avaient flatté l'attention de quelques-unes des figures historiques du comité de lecture de la maison Gallimard, où j'avais été porté sur les fonts baptismaux par l'écrivain Roger Grenier, qui avait bien voulu me lire au nom de l'amitié de jeunesse le liant à mon père - ils avaient travaillé ensemble, non à la NRF mais à France Dimanche où mon père était chargé de reportages au titre engageant type « Epidémie de suicides chez les chats » et « rewritait » les articles de journalistes au nom déjà établi. Roger avait et a conservé un visage rond, mélancolique où brillaient des yeux doux qui, selon mon père, faisaient merveille quand, après un fait divers particulièrement atroce dans le fond des campagnes françaises, ce timide  venait chercher des photos  au fond des tiroirs de familles taiseuses.

Mon copain de rentrée littéraire s'appelait Didier Martin, il était au civil chauffeur de grandes remises - je ne saurais parler de son livre que je lus alors et dont ma mémoire ne conserve pas de traces, titre compris.
J'eus les honneurs d'un voyage de presse collectif de la maison de la rue Sébastien Bottin dont la vedette était Romain Gary : il s'ennuyait avec nous et ne le cachait pas. Dans l'ascenseur de l'hôtel de Lyon où nous étions tous logés, l'écrivain Yves Navarre me tâta hardiment les fesses et je n'eus pas à déployer une force physique considérable pour repousser un assaut timide et sans conviction.

Marie en quelques mots connut des ventes modestes mais raisonnables pour un premier roman et le paiement de mes premiers droits d'auteur finança le billet d'avion vers Beyrouth, où je rejoignis mon amoureuse muse qui m'inspira un deuxième roman hâtif et emporté d'éducation sentimentale.

Longtemps je n'ai pu rouvrir ce premier livre sans un sentiment de honte : ses imperfections me sautaient aux yeux et le « haïssable moi » que j'y voyais exposé avec un art effusif, naïf et  brouillon me gênait affreusement. De ce rejet, seule était épargnée la belle citation en exergue de Benjamin Constant : « Il y a dans la simple habitude d'employer le langage de l'amour, et de se donner ou de faire naître en d'autres des émotions passagères, un danger qui n'a pas été suffisamment apprécié jusqu'ici. »

Ce premier livre est là, rangé avec les autres sur l'étagère des oeuvres familiales : je m'y reconnais aujourd'hui avec une tendresse plus ou moins réconciliée - et pas seulement parce que Marie est le prénom de mon aimée fille ainée.

Happy birthday to me, jeune écrivain dont le coeur vibre, innocent plein de foi qui fut et vit encore en moi.

 


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