Antoine Audouard

ven. 24 juillet 2015 Pour savoir ce qui compte réellement, il faut cultiver le silence en soi.Maurice Maeterlinck.



Blog de Antoine Audouard

EXCUSES de tartuffes

 

Un homme n'ayant ni bras ni jambe se voit demander sa carte d'invalidité par un contrôleur de la SNCF ; des voyageurs témoins s'indignent : Philippe Croizon poste un tweet plus amusé qu'indigné et les réseaux sociaux s'enflamment. La SNCF présente ses excuses et l'on suppose que l'histoire s'arrête là. Quelque chose dans ces excuses mérite toutefois qu'on s'y attarde. La SNCF explique en effet qu'il était dans le rôle du contrôleur de vérifier si l'accompagnatrice de M. Croizon (sa maman) bénéficiait de la gratuité (invalidité à 100%) ou  seulement des 50% de réduction attribués aux accompagnants des invalides à 80%.

Il y a ici, pour commencer, un manque de bon sens affligeant de la part du contrôleur : qu'on me demande ma carte à moi, qui ai deux bras et deux jambes, même si je me déplace difficilement, c'est tout à fait normal - mais à un polyhandicapé en fauteuil roulant privé de ses quatre membres, faut-il être docteur en médecine pour conclure qu'il est invalide à 100% ? Révélateur aussi - surprise ! -  la SNCF craint plus ses syndicats que les associations de handicapés : critiquer ou sanctionner un contrôleur pour imbécillité aggravée, c'est prendre le risque de troubles sociaux : au lieu de considérer avec l'humour de M. Croizon que, sans doute, ce « monsieur  a  eu une mauvaise journée, peut-être il est fatigué »  le débat sera porté sur les cadences infernales, les horaires impossibles, la nature et les conditions de la mission des contrôleurs - et leurs primes.

J'ajoute qu'il y a plus d'une contradiction dans la politique de la SNCF vis-à-vis des handicapés : gratuité pour les 100% et leurs accompagnants, pas de réduction pour les 80% et 50% pour leurs accompagnants ; assistance efficace et gratuite en gare (mieux qu'en Allemagne où ce soin est laissé à des associations caritatives). En cas de grève et d'annulation de trains (j'ai pu le constater lors des grèves de 2016), nulle priorité pour les titulaires de la carte d'invalidité : les premières  places disponibles sur le premier train seront pour les plus rapides.

Les vraies excuses de la SNCF à M. Croizon (avec qui, dit-il, « en général ça se passe super bien ») ne seraient pas une sanction contre le malheureux qui suivait sans discernement  la procédure, mais une véritable réflexion sur sa politique d'ensemble vis à vis des handicapés : il risque de les attendre longtemps, car on n'est pas prêt de nous voir bloquer les voies et les gares : handicapés en fauteuils roulants, hémiplégiques mes frères et soeurs, tétraplégiques mes cousins/cousines?

HAPPY BIRTHDAY TO ME !

J'ai publié mon premier roman il y a quarante ans. Je venais d'avoir 21 ans.
J'en avais écrit les premières phrases assis au bureau de mon père du rez-de-chaussée de la maison de famille d'Arles, rue Diderot, à deux pas des arènes.
Cela commençait ainsi : « L'université de Nanterre se vide vers le soir. »
Suivaient un peu moins de deux cents pages écrites en un mois dans une exaltation où l'ivresse amoureuse se mêlait à la pure fièvre des mots.
Le livre reçut quelques critiques chaleureuses, des recensions aimables au milieu desquelles se glissèrent quelques lignes méprisantes dans mon quotidien favori qui me blessèrent plus que ne m'avaient flatté l'attention de quelques-unes des figures historiques du comité de lecture de la maison Gallimard, où j'avais été porté sur les fonts baptismaux par l'écrivain Roger Grenier, qui avait bien voulu me lire au nom de l'amitié de jeunesse le liant à mon père - ils avaient travaillé ensemble, non à la NRF mais à France Dimanche où mon père était chargé de reportages au titre engageant type « Epidémie de suicides chez les chats » et « rewritait » les articles de journalistes au nom déjà établi. Roger avait et a conservé un visage rond, mélancolique où brillaient des yeux doux qui, selon mon père, faisaient merveille quand, après un fait divers particulièrement atroce dans le fond des campagnes françaises, ce timide  venait chercher des photos  au fond des tiroirs de familles taiseuses.

Mon copain de rentrée littéraire s'appelait Didier Martin, il était au civil chauffeur de grandes remises - je ne saurais parler de son livre que je lus alors et dont ma mémoire ne conserve pas de traces, titre compris.
J'eus les honneurs d'un voyage de presse collectif de la maison de la rue Sébastien Bottin dont la vedette était Romain Gary : il s'ennuyait avec nous et ne le cachait pas. Dans l'ascenseur de l'hôtel de Lyon où nous étions tous logés, l'écrivain Yves Navarre me tâta hardiment les fesses et je n'eus pas à déployer une force physique considérable pour repousser un assaut timide et sans conviction.

Marie en quelques mots connut des ventes modestes mais raisonnables pour un premier roman et le paiement de mes premiers droits d'auteur finança le billet d'avion vers Beyrouth, où je rejoignis mon amoureuse muse qui m'inspira un deuxième roman hâtif et emporté d'éducation sentimentale.

Longtemps je n'ai pu rouvrir ce premier livre sans un sentiment de honte : ses imperfections me sautaient aux yeux et le « haïssable moi » que j'y voyais exposé avec un art effusif, naïf et  brouillon me gênait affreusement. De ce rejet, seule était épargnée la belle citation en exergue de Benjamin Constant : « Il y a dans la simple habitude d'employer le langage de l'amour, et de se donner ou de faire naître en d'autres des émotions passagères, un danger qui n'a pas été suffisamment apprécié jusqu'ici. »

Ce premier livre est là, rangé avec les autres sur l'étagère des oeuvres familiales : je m'y reconnais aujourd'hui avec une tendresse plus ou moins réconciliée - et pas seulement parce que Marie est le prénom de mon aimée fille ainée.

Happy birthday to me, jeune écrivain dont le coeur vibre, innocent plein de foi qui fut et vit encore en moi.

 

Officiel : Stéphane monte au ciel

 

 

J'ai partagé ici et avec quelques proches l'émotion ressentie à la mort de mon vieux pote d'école. L'un de ces amis, qui m'envoie chaque jour une photo d'un ciel du coin des Cévennes, où il vit avec sa femme, m'a adressé celle-ci, qu'il a dédiée à Stéphane. 

Je la partage, en y adjoignant le poème que cette vue quotidienne m'avait inspiré il y a quelques mois.

 

CHAQUE MATIN MON AMI M'ENVOIE UN CIEL

 

Chaque matin mon ami m'envoie un ciel

Ciel bleu nuit ou ciel d'orage

Ciel de pluie ou ciel de feu

Ciel bouché ou grand ouvert

Ciel gris ou bien tout en couleurs

C'est le ciel qui s'ouvre à sa fenêtre

Celui qui couvrira son humeur ses labeurs

Pour un jour joyeux ou triste.

Sa loi morale je ne la connais pas

Plus qu'il ne connaît la mienne.

Kant, sévèrement, nous dirait qu'elle est une

Mais les ciels divers qui lui passent au-dessus de la tête

Il les partage avec moi comme on ouvre son coeur.

Chaque matin mon ami m'envoie un ciel.

Et quand ont passé les heures

Et que son ciel n'est pas arrivé sur mon écran

Je ne suis pas inquiet, j'attends.

Le ciel  de mon ami viendra en son temps

Chaque matin mon ami m'envoie un ciel.

 

 

 

 

MORT DE QUELQU'UN

 

Il n'a pas de page Wikipédia mais c'est un sacré quelqu'un qui vient de passer l'arme à gauche : né il y a 61 ans comme une blague en retard, un lendemain de 1er avril, il a tiré sa révérence en plein coeur d'été à Paris - quand les potes sont absents - cassé par un vilain crabe qui lui rodait autour depuis un bout de temps.

Tous les matins de l'année scolaire 1966-67 et la suivante nous nous retrouvions dans l'autobus 43 qui nous déposait près du lycée Pasteur. L'âge des mobylettes ne nous sépara pas. Dans notre bande d'adolescents, bourgeois rebelles fils de parents qui ne l'étaient pas (bourgeois ou rebelles) il était le plus fin, le plus brillant, le plus drôle, le plus à l'aise dans toutes les situations. Pratiquant sans réserve le « no sport » churchillien, ennemi radical de l'esprit de sérieux, il vivait tout comme un jeu auquel il  invitait camarades et passants à participer. La vie qui a suivi n'a sûrement pas été celle qu'il avait voulu, d'un point de vue personnel ou professionnel, mais elle n'a pas pour autant été un « bien perdu ». Son engagement au sein d'un groupement d'associations d'aide aux jeunes adolescents des rues à Paris et en proche banlieue, (GRAJAR) a été intense et constant sur de nombreuses années. Sacré quelqu'un que notre ami parti : Stéphane Kouzmine Karavaieff (1956-2017).

Ci-après en guise d'envoi un poème tiré de mon impuissance à distance et de ma peine.

 

 

HIER MATIN

                                                            Pour Stéphane

 

Hier matin nous avions quatorze ans

Et là, mon  vieux, te voilà tout mourant

De tout nous avions appétit

Du monde une féroce, une insatiable envie

Tu ne souffres pas, on me dit,

 

A l'heure où tranquille te quitte la vie.

Des faims, des soifs te voici bien guéri

Des frustrations aussi de tout ce qui n'advint pas

 

Mon tour bien assez tôt viendra

Mais là, d'un jour à l'autre, c'est toi qui t'en vas.

Ne pouvant pas - pauvre con, salaud, tu es loin! - te serrer dans mes bras

Je pleure et je ris à la pensée de toi.

Hier matin nous avions quatorze ans

TRUMP EST UNE VICTIME

En vitupérant contre lui ou en s'en moquant, on alimente la Trump-machine mondiale aussi bien qu'en flattant son courage ou son génie : Quoique ayant soumis mes quelques 1200 suiveurs  - comme  on dit dans le Tour de France - à ce douteux exercice il y a quelques jours à peine, je remets ça après le crime de Charlottesville - 1 morte, 19 blessés, dont certains dans un état grave. Qu'a déclaré M. Trump pour apaiser la douleur des victimes ?  Il a dénoncé la violence « de tous bords »  - comme si les manifestants protestant contre un rassemblement d'inspiration raciste et antisémite (voir les panneaux « nous ne laisserons pas notre place aux juifs !») et le groupe des suprémacistes blancs étaient des sortes d'«ennemis complémentaires». Intellectuellement cela rappelle les propos de Céline martelant que dans « l'histoire » entre nazis et Juifs, les Juifs avaient aussi des torts.
Inutile de transmette cette référence à M. Trump qui ne lit jamais un livre (même George W Bush, de peu illustre mémoire, avait été surpris à lire l'Etranger) et ne risque donc  pas de se lancer dans les oeuvres complètes de notre grand Maudit - lui, dont les capacités d'attention sont, dit-on, si limitées que ses conseillers doivent inclure pour le réveiller le mot Trump dans toute note dépassant quelques lignes. Malgré tout gêné (ou alerté par ceux de ses conseillers qu'il n'a pas encore virés), M. Trump s'est néanmoins fendu d'une petite déclaration filmée condamnant enfin le racisme, le Ku Klux Klan, les néo-nazis et les suprémacistes blancs - propos d'une audace folle délivrés sur un ton monocorde indiquant la conviction et l'émotion. Chassez le naturel, il revient au galop : dès le lendemain l'ami du peuple est revenu à sa rhétorique d'origine : Il y a à blâmer des deux côtés. Face à ces « violences » égales (0 victime d'un côté,  20 de l'autre) il représente l'unité du pays.

C'est que, voyez-vous, M. Trump n'a pas besoin de compassion pour les victimes : il est lui-même une victime. Victime des médias, des Démocrates tordus, des Républicains qui ne se sont ralliés à lui que par opportunisme et sabotent vicieusement tous ses projets - victime de tout le gang de ceux qui ne lui pardonnent pas sa victoire. Est-il aussi victime de son père, fondateur de la fortune familiale et arrêté autrefois lors d'une manifestation violente du dit Ku Klux Klan? Sans doute mais sur ce sujet, motus du potus. Il est vrai que les fils ne devraient pas avoir la charge des crimes des pères - sauf, à la rigueur, quand ils les répètent.

 

LE FEU ET LA FUREUR

M. Trump fait comme son nom l'indique : il trompe énormément.

Ayant trompé son électorat, il continue à trompéter à tous vents. Ainsi promet-il à la Corée du Nord un déluge tel que le monde n'en a jamais connu depuis la Bible - et encore? à l'en croire sur le kim bim ça va tomber fort, ce sera Saddam et Gomorrhe,  pour le moins.

Donald est-il sérieux ou bien n'est-il, au fond qu'un petit Mickey ? Il peut  mériter la réplique légendaire (de Clint Eastwood, je crois) dans Le Bon, la Brute et le Truand : « Si tu dois tirer, ne parle pas, tire ! » ou être pris au sérieux, comme Hitler en son temps - un homme  pour qui les mots  menaçants n'étaient pas des bruits que l'on fait avec sa bouche.

Aucune inquiétude à se faire, vraiment : en attendant la fin du monde, le business va se poursuivre - Trump va tweeter,  les zélateurs zéler, le New York Times s'alarmer, les media du monde titrer. Et les Nord-Coréens, unis avec leurs cousins du sud, vont trembler de tout ce feu et cette fureur, n'ayant, pour oublier leur peur, qu'à s'extasier devant le triomphe du Dieu commerce en sa nonpareille ardeur.

POIDS ET MESURES

 

On peut s'agacer ou sourire de la rhétorique de M. Macron, de son goût pour des mots comme « progressiste », du « pas ça ! » par lequel il martèle son désaccord radical avec son adversaire politique.

Mais que dire d'une candidate du peuple ayant grandi dans un château en banlieue ouest, qui utilise les mots « patriotisme » et « laïcité » comme des kalachnikovs et considère le mot « réfugié » comme une forme d'insulte presque aussi grave que « banquier » et « islamiste ».

Certes on peut relever la filiation entre M. Hollande et M. Macron - ce que ses adversaires de droite et de gauche n'ont pas manqué de faire. Mais au moins celui-ci, après avoir servi son mentor avec loyauté, est-il parti suivre son chemin avec dignité et clarté, exposant ses différences sans se renier ni s'en exonérer en lui inventant des turpitudes inconnues du peuple.

Que dira-ton, en revanche, de la pseudo-rupture familiale et politique de la famille Le Pen ? Marine peut bien effacer son nom de famille et celui du Front national de ses affiches de campagne. Qui en sera dupe ?

Car ce n'est pas seulement sa part de l'héritage immobilier que Mme Le Pen accepte d'un père, que par ailleurs elle exclut du parti qu'il a fondé et formé. Se mettant  elle-même en congé de parti pour raisons de campagne, elle choisit dans un premier temps un président  intérimaire se rangeant dans le camp de M. Faurisson et des révisionnistes « sérieux » (Moi, je considère que d'un point de vue technique il est impossible, je dis bien impossible, de l'utiliser (le zyklon B) dans des exterminations de masse), propos tenus en 2000, nous dit-on au Front nouveau, comme on parlerait des vétilles d'un enfant qui, à quatre ans, s'amusait à arracher les ailes des mouches ou avait renversé une casserole d'eau froide sur le chat de la maison.

On connaît à l'étranger un cas d'antisémitisme pro-israélien : c'est celui de M. Trump - c'est tristement encourageant pour Mme Le Pen dont la rhétorique anti-immigrants, anti-étrangers ressemble sur bien des points à celle de l'héritier milliardaire antisystème.

Point n'était besoin de se trouver un porte-voix antisémite avéré : la banque est juive, chacun le sait en France. Voici M. Macron habillé pour l'hiver : ce philosémite et philo-merckélien aime autant les Juifs que les Arabes - l'ennemi de l'intérieur comme celui de l'extérieur.

Au sujet du système, voici un point commun entre nos deux finalistes. Ils déploient de constants efforts pour montrer leur opposition au « système ».  Qu'est-ce, d'ailleurs, que ce fameux « système » ?

Ils sont d'accord au moins là-dessus : il s'agit, en gros, des partis politiques (socialiste et gaulliste) ayant exercé le pouvoir en France depuis une soixantaine d'années.
A noter au passage que cet horrible système les a nourris l'un et l'autre - moins longtemps que M. Mélenchon - depuis quelques années. Enarque produit par l'élitisme républicain et non la transmission sociale, M. Macron  a,  très jeune, pénétré au coeur du « système » (l'Elysée)  avant d'en gravir les marches et de le quitter  en deux temps (cette banque qui lui est tant reprochée, la fondation de son parti après une expérience ministérielle) pour rêver d'y revenir en réformateur.  A-t-on le droit d'être sceptique ? Oui, sans aucun doute ; la démarche au moins est sincère, si ses objectifs sont flous et ses résultats sont incertains.
Quant à Mme Le Pen, c'est l'abominable institution européenne qu'elle dénonce avec une vigueur orléanaise qui la nourrit - elle et des « assistants » plus fantômes que Mme Fillon, ce qui n'est pas peu dire. Le système a de ces charmes cachés?

Comment gouverneront-ils ?

Sur ce point nos deux candidats ont des faiblesses que leurs adversaires n'ont pas manqué de relever au cours du premier tour.

L'alliance politique formée autour de Macron a quelque chose d'incertain, entre ses communistes refondateurs n'ayant rien refondé  et  ses libéraux réformateurs n'ayant rien réformé? quand la pierre angulaire de son soutien politique est M. Bayrou, il y a de toute façon de quoi s'inquiéter?

Cela fera-il une majorité stable et une politique cohérente? Rien n'est moins sûr. Depuis le temps que les Le Pen parlent d'un UMPS qui n'existe pas, il peut être tentant de voir si l'alliance entre les modérés des deux bords donne de meilleurs résultats que la mise en scène de leur opposition.

Côté Le Pen, au-delà du fantasme qu'elle ne nourrit même pas d'une majorité pour son parti « marinisé », il est difficile de croire que quoi que ce soit d'autre qu'un vaste bordel puisse émerger : entre les fachos vieux et jeunes, quelques chevaux de retour du paléo-gaullisme et quelques ex-gauchos  aventuristes ou opportunistes, comment surnager?

On arguera que M. Tsipras y parvient bien en Grèce depuis son élection. Il semble avoir pour cela des qualités de tempérament  et une souplesse bien étrangère à celles de Mme Le Pen.

L'élection présidentielle, nous dit-on, est plus une opposition de caractères  et d'images que d'idéologies.  Pour y réussir, il ne faut pas tant indiquer une proposition qu'incarner une contradiction. Le général de Gaulle n'était pas tant le gaullisme - fourre-tout  improbable où chacun peut aujourd'hui encore faire son marché - qu'un mélange unique de fils rebelle et de père protecteur, d'homme qui change tout et ne modifie rien. Lecanuet face à lui échoua  à n'être que réformateur raisonnable - et Mitterrand 1, qui fut peint avec succès  en homme d'intrigues à la moralité élastique, opportuniste arrangeur de coups foireux. Puis vint Pompidou, rondeur centriste appuyée sur la tradition, présence paternelle permissive qui vainquit un Poher, archéo-Larcher bon vivant et mou. Après les « émotions » on avait besoin d'être rassuré. Tout ayant changé, tout serait comme avant : le rêve.

De cela on se lassa. Vint Giscard qui dans sa version 1 incarna contre Mitterrand la jeunesse et le changement, s'appuyant en même temps sur la tradition gaulliste.

Le septennat n'ayant pas tourné favorablement, Mitterrand eut la subtilité de se réinventer en révolutionnaire ultra conservateur,  double champion de la ruralité  et de la révolte sociale. En cela M. Chirac fut son successeur, avec sa  fracture qui ne cassait rien. La « rupture » sarkozyste fut une vaste blague, de même que la « normalité  hollandiste, réinvention plate de la « force tranquille » qui se révéla faiblesse agitée.  Qu'en sera-t-il cette fois-ci ?  Chacun des deux candidats s'exerce à montrer sa synthèse impossible, nous désignant une société où tout aura changé et où nous pourrons vivre tranquilles et sans peur, remplis d'optimisme, concentrés sur la recherche du bonheur. Riches, pauvres, nous paierons tous moins d'impôts tout en bénéficiant des mêmes protections sociales et de santé que le monde justement nous envie. L'expression allemande «  heureux comme Dieu en France » reprendra tout son sens?

Au de-là des contenus programmatiques réalistes ou non, quelles sont les tonalités générales de ces bonheurs à portée de bulletin ?

Le bonheur selon Macron est à la fois assez « technologie moderne »  et « bio » : un équilibre entre liberté de l'initiative individuelle et protections collectives.

Le bonheur selon Le Pen est d'obédience villageoise.

L'une et l'autre nous rappellent l'adage selon lequel les promesses n'engagent que les malheureux qui les croient. Aucun de ces bonheurs n'adviendra, nous le savons déjà car comme disait le poète Ossip Mandelstam à sa femme Nadejda, «  où as-tu vu que nous soyons sur terre pour être heureux ? ». Je préfère me reformuler leurs promesses en me demandant lequel aura le sens plus naturel des évolutions nécessaires et saura mieux les accompagner en nous tenant le plus possible à l'écart de notre péché mignon historique : la passion de la guerre civile.

Sur ce point, Mme Le Pen agite avec une confusion brouillonne et irresponsable  des chiffons rouges dangereux - le tempérament de M. Macron semble clairement plus modéré, quoique son adversaire essaie de nous faire croire que nous avons affaire en ce « successeur de Hollande » à un dictateur en herbe. C'est si peu crédible et énorme  qu'on a du mal à croire que ça puisse passer. Quoique? méfions-nous : Trump c'était pire dans le n'importe quoi et les Américains (certes de grands enfants) ont mordu assez pour l'élire?

Pour conclure, Mme Le Pen et M. Macron nous engagent l'un et l'autre à croire  à des choses impossibles - et si nous ne les croyions pas ne serait-ce qu'un tout petit peu, nous serions incapables de placer notre bulletin pour l'un d'entre eux.

L'un et l'autre nous incitent impétueusement et naïvement à les suivre non par défaut (parce que nous détestons l'autre) mais par adhésion.

Dans les deux cas il me semble difficile d'accéder à leur souhait et je ne saurais blâmer ceux qui, dans la joie (M. Emmanuel Todd), la colère ou la morosité s'apprêtent à s'abstenir. Il me semble inutile de les bassiner à coups d'injonctions morales comme on le fait en vain depuis tant d'années.

Toutefois, en ce qui me concerne, mon système intérieur de poids et mesures me donne un résultat sans illusions mais sans ambiguïté : je voterai Macron - et plutôt deux fois qu'une, puisque ma femme, en voyage professionnel, a bravé les files d'attente pour me donner sa procuration avant de partir.

DEGAGISME ET BARRAGISME...

... LES DEUX MAMELLES DE LA DEMOCRATIE

 

Passé le soulagement vague que le duel du 2e tour de la présidentielle ne soit pas l'un de ceux que l'on peut pouvait craindre surgissent quelques amusements : que dans la continuité historique de ses meurtrières batailles internes, l'extrême gauche française n'arrive pas à se mettre d'accord sur une candidature unique susceptible de rassembler le score vertigineux de 2 % ; que MM. Cheminade et Lassalle aient pu prolonger, malgré les obstacles institutionnels, la glorieuse tradition du candidat impossible inaugurée en 1965 (Je vous parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître) par l'inoubliable et larmoyant M. Barbu (« Barbu n'est pas un traître ! »).

Puis on en vient à s'interroger sur deux grand « gismes » dominants de la vie politique locale.
Le « dégagisme », nous assure-on, a été l'une des arques de cette campagne : à voir sur les étranges lucarnes les visages des gagnants et perdants de tous les camps, on peut s'interroger. Dégageront-ils, ces infatigables partouzeurs des plateaux, sarkozystes contrits, hollandistes honteux, les Copé, les Dray, les Bayrou, les Le Guen ? Et en 2022 reverrons-nous M. Mélenchon, lui-même venu se réinventer en hologramme de l'insoumis vainqueur ?

Puis vient le « barragisme ». Né il y a quinze ans avec la qualification de M. Le Pen pour le 2e tour (non, Marine, tu n'es pas la première !), celui-ci tend à devenir le grand facteur unificateur des partis de gouvernement traditionnels : que l'on soit de droite ou de gauche, on veut « faire barrage ». L'image de MM. Fillon, Hamon, Juppé d'un côté, de l'autre Mmes Pécresse, El Khomri, Vallaud-Belkacem, tous enlacés sur une place publique pour faire rempart de leur corps aux hordes lepénistes a quelque chose de terrifiant et grotesque qui pourrait donner envie de s'abstenir. Depuis quinze ans que ces résistants courageux font barrage, le Front National a connu une ascension irrésistible, passant de groupuscule d'extrême droite à alternative de gouvernement crédible, le tout malgré le barragisme démocratique intense qui l'attend à chaque coin de rue - et je m'en voudrais de ne pas mentionner les groupes de militants qui vocifèrent et cassent à toutes les occasions pour nous persuader que le fascisme ne passera pas.

Ayant voté pour M. Macron au premier tour, non par résignation mais parce qu'une certaine modération de tempérament sur nos terres furieuses me paraît bienvenue, il semble raisonnable de penser que je m'exécuterai à nouveau dans deux semaines, espérant seulement ne pas avoir entre-temps les oreilles cassées par la clameur barragiste et rêvant, sans trop y croire, que cet Amiénois supporter de l'O.M. réussisse à préparer un gouvernement point trop entravé par les guerriers dégagistes.

 

TOUS VICTIMES, TOUS REBELLES !

La rhétorique révolutionnaire a gagné peu à peu le centre de l'espace public.

Souvenons-nous : l'opprimé prend conscience de sa condition qui justifie sa rébellion. Les masses d'abord ignorantes puis sceptiques le suivent et le peuple triomphe enfin. Cette tactique a réussi à M. Trump, milliardaire « victime » des médias ultra-libéraux (une insulte là-bas aussi, mais pas dans le même sens) et des politiciens de Washington terrifiés par son audace tweetante.

La majorité de nos candidats ont adopté cette posture : victimes du système, même si celui-ci les a nourris depuis longtemps (et les nourrit encore), ils se rebellent contre lui et entendent faire table rase. M. Sarkozy prônait la rupture, M. Hollande le changement, mais au moins à l'époque de leur ascension ne tentaient-ils pas de nous faire croire que des forces mystérieuses s'exerçaient contre eux. M. Sarkozy a caressé le rêve de construire sa reconquête du pouvoir sur le mythe de cet acharnement - au moins s'est-il interrompu en route, comme M. Hollande, que son impopularité croissante a dispensé de débusquer un complot.

Sans procéder à un catalogue, observons nos candidats: fonctionnaires, syndiqués protégés, élus, fortunés par héritage ou sens des affaires, ils se présentent presque tous comme des victimes.  On refuse la télévision aux « petits » ; M. Dupont-Aignan est tellement obsédé à l'idée de s'en plaindre, qu'il refuse de détailler son programme sur TF1 et tente un « messieurs les censeurs, bonsoir ! ».  Victime aussi de persécution judiciaire, Mme Le Pen (dont l'assiduité au Parlement européen qui la paie mériterait à tout autre salarié un licenciement pour faute grave), victime, la même qui dénonce la bureaucratie bruxello-strasbourgeoise et fait payer des militants sur son budget. Victime M. Fillon, non de ses amis peu fréquentables ou de ses mauvaises habitudes de gestion personnelle, mais des pratiques abjectes d'un cabinet noir ; victime aussi M. Hamon,  des « trahisons » de ses camarades socialistes. Au nom du peuple, tous résistent, refusent de se laisser intimider et se battront jusqu'au bout.

M. Mélenchon, insoumis professionnel et qui veut détruire le « système », n'essaie pas, au moins, de se présenter en victime. Le modeste appartement d'une centaine de mètres carrés  qu'il a acquis grâce à l'argent du contribuable et décoré, déclare-t-il,  "avec un goût exquis", a pris ces dernières années assez de valeur pour le placer dans les premiers patrimoines des candidats. Tant qu'un complot ne se développe pas contre lui, il n'a aucune chance d'être élu. Sa VIe République attendra d'autres hérauts.

M. Hamon, ex-chef frondeur, et n'étant une victime que de ses pairs, aura du mal sur ce terrain bien qu'il ne soit le modeste propriétaire que d'une Opel Corsa 2006.

M. Macron, « privilégié » d'origine modeste et qui s'est élevé dans la société à force de travail et d'intelligence, n'a pas, jusqu'ici tenté de montrer sa place dans l'invincible camp des victimes. Du moins lui aussi est-il « anti-système » avec modération. Cela lui suffira-t-il pour être élu ? A suivre?

Le temps Vermeer

  Pour obtenir le droit de déambuler le long des  toiles de Vermeer réunies dans l'exposition du  Louvre, il faut se préparer en sortant du métro à y  ré-entrer aussitôt.

 Non seulement l'accès est pire qu'un changement à  Chatelet, mais une fois qu'on a passé l'entrée,  regarder tranquillement une toile est plus qu'un  luxe - une lutte où l'on prend des coups de coude,  des coups d'épaule, des coups de pied. Pour tout  autre on se découragerait peut-être. Mais s'il reste    étrange qu'un art si rare et si intime doive être  admiré au coeur d'une cohue accrochée à son  audioguide, l'effort de s'en extraire vaut mille fois  la peine.

 Observer n'importe quelle toile de Vermeer, c'est se  plonger dans la contemplation d'un être  passionnément et patiemment désiré, et dont l'on  sait qu'il nous échappera.

 Chaque détail de chaque toile, chaque objet, chaque  forme, chaque couleur est chargé d'un érotisme  aussi subtil et enivrant que celui qui nous  enflamme face à chaque parcelle de la peau de l'être aimé.

Tout cela s'inscrit dans le temps, car chaque scène nous donne à voir non tant ce qui est, que ce qui fut ou sera; nous voici projeté dans la douleur délicieuse de l'attente ou du regret. La réunion musicale ou amoureuse que l'on devine a-t-elle eu lieu, adviendra-t-elle ? La lettre interrompue le restera-t-elle à jamais ? Impossible à savoir en suivant ce seul rayon de soleil ou de nuit, derrière ce rideau à peine soulevé, cette porte destinée à demeurer fermée à nos yeux. Face à Vermeer nous sommes des voyeurs qui ne voyons rien - à notre désir, tout est dérobé aussitôt esquissé et c'est en vain que nous résistons à la  foule pour nous gorger des bleus, des jaunes, des drapés, des figures découpées par la lumière oblique? Rien de plus ne sera dit- nous voici chassés du mystère, encore tout éblouis de n'en avoir rien élucidé.

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