Les Chroniques de Mlv

sam. 18 novembre 2017 Le Slog s'arrête...mais je vous retrouve ailleurs très bientôt !



Un livre, une interview !

28/10/2013

Grâce au livre L'invention de nos vies,  sorti récemment aux Editions Grasset, j'ai découvert la plume de Karine Tuil. Une écriture ciselée, percutante, violente, parfois. L'auteur m'a entraînée dans le sillage de ses personnages, sans que je puisse m'arrêter avant de connaître le dénouement de l'histoire. Bien que son emploi du temps soit minuté, elle a eu la gentillesse d'accepter une interview pour ce Slog, et je l'en remercie une nouvelle fois. Je vous laisse en sa compagnie...

 

Karine Tuil / Photographe Jean-François Paga

 

 

Les Chroniques de Mlv : Karine Tuil, bonjour,  et merci d’avoir accepté d'être l'invitée de ce Slog. L'invention de nos vies (Grasset)  est votre neuvième roman, pouvez-vous nous raconter la genèse de ce livre ?

Karine Tuil : J’avais été très marquée par la vague de suicides à France Telecom il y a quelques années. J’ai eu le sentiment que quelque chose ne fonctionnait plus dans notre société. La pression sociale, l’obsession de la réussite, de la performance, le climat concurrentiel, compétitif, avaient perverti tous nos systèmes de pensée et altéré les règles socio-professionnelles. J’ai eu alors envie d’écrire sur ce sujet, de retracer l’itinéraire d’un homme qui serait contraint au mensonge d’identité et à la manipulation pour trouver sa place sociale. Montrer aussi des personnages ambigus, animés de sentiments contradictoires, les placer successivement dans des situations d’échec ou de réussite. Analyser leurs réactions avec, en toile de fond, des histoires d’amour avortées.

 

LC de Mlv :  Juste avant sa chute, Samir avait-il atteint le point de non-retour dans la manipulation, et la trahison des siens ? 

K. T : Comme le dit le proverbe qui m’a guidée tout au long de l’écriture de ce livre : « Avec le mensonge on peut aller très loin mais on n’en revient jamais. » Aux Etats-Unis, Samir avait construit sa réussite exemplaire sur un mensonge d’identité et était contraint à la dissimulation. Il ne pouvait pas avouer la vérité à sa femme, à ses associés, leur dire qu’il était musulman. Toute sa vie avait été construite autour de ce mensonge. De surcroît, il avait pillé des éléments biographiques de son ancien meilleur ami Samuel pour écrire sa propre mythologie.

  

LC de Mlv : Grand avocat,  il va plaider la défense des femmes victimes de violences -on peut le comprendre à la lecture de son passé. Or, en privé, il se montre pervers, violent, avec ses maîtresses, sa femme, et Nina. N'est-ce pas un choix professionnel ambigu de sa part ?

K. T : Samir Tahar est un personnage ambigu, complexe et c’est sans doute ce qui le rend intéressant, mystérieux, énigmatique. A l’adolescence, il a été témoin d’un viol collectif et en a été traumatisé. Mais plus tard, il sera cet homme à femmes, charismatique, séducteur et un peu brutal dans son approche de la sexualité. Ce n’est pas contradictoire car, dans ses relations adultères, ses compagnes sont toutes consentantes. Par ailleurs, la sexualité, la sphère intime, sont les seuls espaces où Samir peut enfin être lui-même. Il demande ainsi à des prostituées de l’appeler Samir, redevenant l’homme qu’il a été. Enfin, son comportement sexuel trahit aussi des rapports de force sociaux. Dans un lit, Samir est celui qui domine et, comme l’écrivait Norman Mailer, « Au lit, les gens se massacrent. »

  

LC de Mlv : Nina est emprisonnée par sa beauté, Samir par sa trahison, et Samuel, par l'impossibilité d'écrire. La délivrance de chacun ne passera que par la chute de Samir. Ils sont, d'une certaine façon, tous les trois fusionnels, non ?

K. T : Ils sont liés par une communauté de destins. A vingt ans, ils étaient très fusionnels mais leur amitié n’a pas survécu à la trahison de Samir et Nina suivie de la tentative de suicide de Samuel.

 

LC de Mlv : Samir tient des propos violents sur les auteurs lorsque Samuel vient lui rendre visite en détention.  "égocentriques, narcissiques et manipulateurs" est-ce la vision que vous avez de votre métier ?

K. T : Samir est persuadé que Samuel ne vient que par intérêt littéraire. Je pense qu’effectivement, les écrivains sont souvent égocentriques, narcissiques et manipulateurs. Il faut être obsédé par son travail pour écrire, par les moyens à mettre en œuvre pour s’y consacrer.

 

LC de Mlv : Avez-vous choisi d'être romancière ? Ou bien, est-ce ce métier qui vous a choisie ?

K. T : J’ai toujours aimé écrire. Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours aimé les livres et les dictionnaires. J’avais une passion pour les mots. Il y a quelque chose de l’ordre de la vocation dans l’écriture mais je dirais quand même que j’ai choisi d’être écrivain, je m’en suis donné les moyens, j’ai travaillé, je suis allée au bout de mon désir malgré les difficultés et les refus qui ont ponctué mes premiers essais.

 

LC de Mlv : Comment se passe une journée d'écriture ? Avez-vous des habitudes de travail ?

K. T : Je me mets au travail dès 8h du matin. J’ai autour de moi mes carnets de notes, des feuilles volantes, des dictionnaires et mon ordinateur. Parfois je mets un peu de musique classique. Je travaille jusqu’à l’heure du déjeuner, je fais une pause, je vais souvent courir ou marcher, c’est très propice à la réflexion. L’après-midi, je relis ce que j’ai écrit ou je travaille sur un autre projet. Le soir, je lis. J’essaye de lire deux ou trois heures par soir.

 

LC de Mlv : C'est la quatrième fois qu'un de vos livres est en lice pour le prix Goncourt. Quelle a été votre réaction en prenant connaissance de cette nomination ?

K. T : J’en ai été très heureuse. C’est une forme de reconnaissance qui fait plaisir. Par ailleurs, je suis fille d’immigrés et, pour mes parents, qui m’ont élevée dans l’amour de la France et de la langue française, cette nomination revêt un sens particulier.

 

LC de Mlv : En tant que passionnée de cinéma, si vous deviez choisir le casting de L'invention de nos vies , qui interprèterait  Nina, Samir et Samuel ?

K. T : Je ne sais pas qui interprèterait Nina et Samuel mais je peux vous avouer que je me suis inspirée de l’acteur Tahar Rahim que j’adore pour décrire le personnage de Samir Tahar.

 

LC de Mlv :  Une dernière question avant de vous remercier infiniment pour nous avoir accordé de votre temps. Lorsque Samuel rencontre le succès, celui-ci lui fait peur. Il n'est pas heureux. Êtes-vous heureuse ?

K. T : Comme je le dis dans le livre : « Ecrire, c’est se confronter quotidiennement à l’échec ». Dans ces conditions, je ne sais pas si l’on peut être pleinement heureux en tant qu’écrivain, je suis même sûre du contraire. Et je pourrais faire miens les mots de Thomas Bernhard dans « Gel » : « J’étais persuadé que l’erreur d’avoir placé tous mes espoirs dans la littérature allait m’étouffer. Je ne voulais plus entendre parler de littérature. Elle ne m’avait pas rendu heureux. »

 

L'invention de nos vies est disponible chez votre libraire depuis le 21 août dernier.

 

Afin de suivre l'actualité de Karine Tuil, je vous invite à consulter son site, en cliquant ICI.

 

© Les Chroniques de Mlv 28-10-13

 

 

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