Antoine Audouard

ven. 24 juillet 2015 Pour savoir ce qui compte réellement, il faut cultiver le silence en soi.Maurice Maeterlinck.



Ô JERUSALEM

L'exposition consacrée par le MET à la Jérusalem médiévale ferme ses portes dans quelques jours.
Utilisant les ressources de nombre de musées israéliens en même temps que les moyens photo et vidéo modernes, l'expo valait la visite, malgré les foules qui s'y pressent, faisant un luxe sportif dangereux de s'attarder devant un manuscrit enluminé ou une étrange et belle image du prophète Mahomet arrivant au paradis.
Pour ceux qui l'oublieraient, en ces temps où les gouvernants israéliens veulent faire de la ville la capitale du Grand Israël, l'exposition a le grand mérite de rappeler à quel point elle fut le carrefour de tous les rêves d'au-delà des trois « religions du Livre ».
La promenade vaut même si son intitulé de « EVERY PEOPLE UNDER HEAVEN » (chaque peuple sous le paradis) a de quoi troubler tous ceux qui connaissent un peu les lieux - bien des documents et des témoins nous présentent une harmonie qu'on est loin d'y ressentir - et pas seulement à cause de la coexistence si peu pacifique en ces murs entre Juifs et Musulmans. Que de violences au fil des siècles pour posséder les clés de ce paradis ! Il en est peu de traces dans les salles bondées du MET, où tout est mis en scène pour un céleste concert divin.

Pour les nombreux visiteurs en kippa, ils ont dû ressentir de la déception car la ville qu'on nous montre est peu juive : le Times of Israël l'explique dans un commentaire critique empreint de modération : entre croisades et jihad, la communauté juive de Jérusalem s'est trouvée l'objet d'une forme de nettoyage ethnique ; comme dans la Syrie d'aujourd'hui, les « Monsieur Propre » de toutes obédience font tomber les pierres et brûlent les manuscrits avec la même facilité qu'ils font couler le sang?
Là où les curateurs avaient pris soin d'évacuer tout conflit, les hommes se sont chargés de nous rappeler aux évidences de leur folie : un traiteur juif et un palestinien ayant été choisis pour la soirée inaugurale, certains se sont émus de ce choix bigame scandaleux. La polémique s'est prolongée dans certains commentaires : sous le prétexte du financement en partie koweitien de l'expo, elle serait un exercice en négationnisme anti-chrétien et antisémite - un show  de propagande islamique, si ce n'est jihadiste.

Ô Jérusalem !


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DES PIERRES ET DES HOMMES

 

J'avais 21 ans et dans le car menant de la triste ville industrielle de Homs à Palmyre, je lisais Anna Karénine. Mon voisin de voyage m'a poussé du coude : on arrivait. J'ai refermé mon livre, le coeur battant d'une imprécise attente tandis que les premiers temples de l'ancienne ville de la reine Zénobie allongeaient leurs gracieuses silhouettes vers le ciel  pur de nuages. Tout était sable et bleu. Au sommet d'une aride colline se découpait la masse moins élégante de l'ancien fort où, en 1940, mon grand-père avait été stationné durant la « drôle de guerre ».

Que voit-on passer entre les pierres reconstituées virtuellement de la merveilleuse exposition « Sites éternels » du Grand Palais ? quelques figures humaines, des statues effondrées, des fantômes.
L'émotion qui étreint le passant (on n'ose dire « le visiteur » tant ici les moyens techniques déployés nous donnent l'impression d'être témoins, et non consommateurs culturels ayant acheté notre billet pour l'entrée de 16h30) devant les paysages de Palmyre et de ces autres sites dont l'existence sera désormais essentiellement imaginaire, car leur beauté s'est éboulée non sous l'usure du temps mais sous les bombes, les pelles et les pics, les explosifs...
A quoi ça sert de s'y immerger, pour dix minutes ou pour une heure, à l'heure où les troupes d'Assad fils (un garçon qui a de la branche car il s'en prend à Alep avec la même subtilité destructrice que son père à la sublime Hama) détruisent et massacrent en toute tranquillité ?

On a voulu nous faire croire après le Bataclan, que prendre un verre à une terrasse, assister à un spectacle, étaient des actes de résistance civique. Dira-t-on que faire la queue (espérons-le assez longue) pour visiter ces « sites éternels » est une manifestation d'opposition, un cri de révolte contre ces destructions humaines et artistiques perpétrées par les  ennemis complémentaires du régime syrien et de Daech avec la complicité internationale?  Non ! Ce n'est que l'occasion d'une évocation personnelle sensorielle et puissante, celle d'une méditation poignante.

Que restera-t-il sur ces sites eux-mêmes, quand la guerre se retirera ? L'aurore balaiera-t-elle plus que des ruines ocre et blanches effondrées, émiettées ?  Ou bien sera-ce comme à Cluny, Sparte, Olympie, où le peu qui demeure évoque puissamment la grandeur de ce qui fut ? 

Il n'a fallu «que» trois mois de travail qu'on imagine intense et frénétique, à ma merveilleuse amie Sylvie Hubac, la toute nouvelle directrice de la Réunion des musées nationaux, pour mobiliser les talents, les documents et l'énergie nécessaires à monter ce projet proche de son coeur - car ces lieux furent des rêves de sa jeunesse - de la nôtre, car nos âges commençaient par 2 quand, ayant tout juste publié mon premier roman, équipé d'une machine à écrire portative, je rendis visite au Liban à une stagiaire d'ambassade éblouie de la beauté des lieux et découvrant la perpétuelle folie de leurs occupants. Sa sincérité et une forme de foi naïve ont survécu à la guerre ainsi qu'à l'expérience du service  de l'Etat, à  la répétition des espoirs et des déceptions.

Il ne fallait pas seulement des moyens financiers et technologiques pour réussir pareille exposition; sans un coeur plein d'ardeur tout cela eût échoué ou n'eût été qu'une sinistre reconstitution. - or ces pierres vibrent de vie et nous portent à penser aux hommes qui les édifièrent, à ceux qui y vécurent, ceux qui les admirèrent ou les relevèrent- comme à ceux qui y meurent. Notre ombre se mêle aux leurs, et, promeneurs au milieu de pierres imaginaires, nous contribuons en silence à faire vivre cette vie qui, n'étant plus, à travers  nous se prolonge et n'est pas tout à fait oubliée.

 


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